Emprunté aux techniques d’étalonnage numérique du cinéma, le principe de la table de correspondance des couleurs (LUT) est un outil puissant mais méconnu à la disposition du photographe. Il lui permet notamment d’appliquer partiellement ou globalement à une image, des variations chromatiques qui en transformeront le rendu et l’ambiance.
Elles sont arrivées discrètement, quitte à passer inaperçus de la plupart des utilisateurs de Photoshop qui les ont pourtant au menu depuis plusieurs années. Il a fallu quelque temps pour que leur concept fasse leur chemin dans l’univers de la photographie, alors qu’il était totalement adopté par la production cinématographique. Le cinéma est à l’origine de ces LUT, acronyme que l’on expliquera plus loin, une manière de donner une ambiance colorée bien spécifique à un film donné. Quand vous pensez au film Blade Runner, cela vous évoque une histoire un peu compliquée de répliquants à l’image humaine, mais aussi une atmosphère bleutée qui baigne tout le film. Les films de Wes Anderson sont indissociables de la palette pastel qui est sa signature. Ce travail sur la couleur se fait par une manipulation numérique qui transforme les images brutes issues de la caméra pour leur donner une gamme de tons qui caractérise l’ambiance recherchée.
LUT signifie, en anglais, LookUp Table soit, en français tableau de correspondance. En pratique, un tableau qui dit : “si tu trouves cette couleur, remplace-la par celle-ci”. En termes un peu plus techniques, c’est un fichier dans un format .cube ou .3dl (et quelques autres formats plus obscurs) qui contient des instructions mathématiques pour remplacer une valeur RVB par une autre. Le processus traite chaque pixel avec précision à travers un logiciel de post-production compatible avec ce type de fichier. Les softs de cinéma le sont depuis longtemps et, aujourd’hui, tous les logiciels de post-production photographique montent à bord de la tendance LUT.
Le précurseur était Photoshop, accueillant les LUT avec sa version CS6, en 2012. Cette arrivée a été discrète, notée seulement par les vidéastes les plus sophistiqués. Cette fonction nouvelle leur permettait de travailler avec précision sur les couleurs d’une image puis d’exporter la table de correspondance pour importation dans Première ou After Effects.
Un méchant détail n’a pas aidé à la bonne identification de cette nouvelle fonction : la traduction française choisie pour Color Lookup est “Correspondance de couleur”, dans le menu Images > Réglages. Pourquoi pas, bien qu’un pluriel à couleurs aurait été plus à propos. Le problème est qu’un peu plus bas dans ce même menu, on trouve “Correspondance de la couleur”, en anglais Match Colors. Cette fonction permet de s’inspirer des tonalités d’une photo pour régler les couleurs d’une autre. En anglais la distinction est claire, mais la traduction française incompréhensible, ce qui est courant chez Adobe. Notre suggestion pour les LUT serait “Transposition des couleurs”, mais si Adobe se contente de cette confusion depuis 8 ans, il y a peu de chances qu’ils cherchent à résoudre le problème.

Sur Photoshop, on accède aux fonctions de LUT via le menu d’un calque de réglage, ou via le menu général Image > Réglages. Mais dans ce cas (ci-contre), attention de ne pas confondre les lignes de menu « Correspondance de couleur » et « Correspondance de la couleur »!
Les LUT sont maintenant généralisés dans l’univers photographiques, mais là encore c’est ni vu ni connu. Sous l’appellation “looks”, “profils”, “styles”, “filtres” ou autres, chaque logiciel permet en un clic des transformations radicales des couleurs. Ces coups de baguette magique ne sont dans la plupart des cas que l’application de LUT, qui ont simplement été remballé dans un format spécifique à chaque logiciel. Dans ce cas, impossible de travailler avec des LUT récupérés ailleurs ou fabriqués maison.
Lightroom et ses profils façon LUT
Dans Lightroom on ne peut pas simplement importer un fichier LUT pour transformer une photo. Mais on peut lui appliquer un profil. Les profils de développement sont récemment remontés du panneau Etalonnage, dans le tréfonds des réglages de développement, pour atterrir tout en haut. Mais là où l’on ne trouvait que des profils de bases (Paysage, Portrait, Eclatant…), il y a maintenant un choix pléthorique. La plupart de ces nouveaux profils sont basés sur des LUT.
La confusion avec les Paramètres prédéfinis (Presets) est naturelle car le choix d’un de ces profils modifie le look de la photo, en particulier au niveau des couleurs. Il y a cependant plusieurs différences importantes. Le preset positionne un jeu de curseurs à certains niveaux, alors que le profil les laisse intacts. Inconvénient : on ne sait pas trop comment la photo a été bidouillée, avantages : on a plus de latitude pour retoucher ensuite (ou même avant), le profil peut être modulé dans son intensité, et l’on peut appliquer des réglages qui ne sont pas proposés par Lightroom, comme les effets obtenu par les modes de fusion de calques dans Photoshop.
Nous verrons plus bas comment intégrer des LUT à Lightroom grâce à ces profils.
Les LUT dans les autres logiciels photo
Capture One fait beaucoup de promotion autour de ses styles, dont le principe est proche des LUT, mais vendus au prix fort : le nouveau pack simulant 4 pellicules Fuji et Kodak dans 3 contraste est proposé à 59 €. Et aucun moyen d’importer des LUT dans Capture One, sauf au prix de bidouilles prises de tête. Décevant pour un outil pro qui fait de la gestion de la couleur un argument de vente. C’est la même chose chez DxO PhotoLab, qui propose une belle collection de simulation de films et autres rendus couleur via FilmPack, mais aucun accès aux LUT.
Luminar, qui décidément semble avoir tout compris, offre au contraire un panneau Style de couleurs (LUT) qui permet de choisir une transformation des couleurs dans un menu riche, ou de charger n’importe quel LUT au format .cube. Et ensuite d’ajuster le dosage de son application sur la photo, son contraste et sa saturation. De quoi mettre la honte aux autres éditeurs…

Sur Luminar, le menu Styles de couleurs permet de charger une LUT au format .cube, puis d’en moduler les effets sur l’image ou sur la zone à traiter.
Dans le même esprit, Affinity Photo ajoute un calque de réglage Table de conversion, on charge un LUT et voilà ! Comme c’est dans un calque, on peut modifier l’opacité, le mode de fusion, créer des masques pour appliquer sur certaines zones de l’image… Les petits éditeurs s’en sortent mieux que les grands !

Dans Affinity Photo, la LUT (appelée Table de conversion) est chargée dans un calque de réglage dont on peut modifier l’opacité et le mode de fusion pour varier les effets.
Que cela ne vous décourage pas d’explorer l’univers des LUT, nous vous donnons quelques pistes dans cette page. Après s’être imposé comme étape incontournable de la post-production cinématographique, ce nouvel outil est aujourd’hui adopté par les photographes et ouvre de nouvelles voies créatives. Recherchez sur le net des LUT à télécharger afin de les intégrer à ces logiciels, on en trouve des dizaines gratuits. Ensuite, si vous n’en avez pas assez (on n’en a jamais assez quand on commence à jouer avec les couleurs !), il ne vous reste plus qu’à créer vos propres LUT à partir de vos réglages pour créer vos ambiances personnelles. Que la force de la couleur soit avec vous !
Créer une LUT à partir de Photoshop
Photoshop est le moyen le plus simple pour se créer des LUT sur mesure. On choisit une photo à laquelle on va appliquer des réglages à l’aide de calques. Photoshop va prendre en compte les modifications apportées dans ces calques pour compiler une table de correspondance et l’exporter dans un format de LUT. Je décide par exemple de créer un LUT pour convertir en noir et blanc un paysage à la manière d’Ansel Adams. J’applique trois calques de réglages : une courbe pour le contraste, un calque de conversion n&b, et un transfert de dégradé pour accentuer le contraste d’une autre manière. Le menu Ficher > Exportation > Tables de correspondances de couleur permet d’intégrer une description du fichier et un copyright, choisissez 64 en valeur de la grille, le format Cube et votre LUT est exporté. Si vous revenez à votre original et appliquez un calque LUT en chargeant ce nouveau fichier, vous aurez exactement le résultat obtenu par les trois calques de réglages. Ce LUT permet donc d’appliquer en un calque ce qui nécessite une série d’ajustements sur plusieurs calques.

La création d’un LUT pour un traitement façon Ansel Adams passe par la post-production d’une photo type. Ici on applique 3 réglages sur l’original en couleur : courbes, noir et blanc et transfert de dégradé.


L’export de ces réglages pour fabriquer le LUT.

Si on masque les calques de réglages et qu’on applique un nouveau calque de correspondance de couleur en choisissant le LUT, on obtient bien le même résultat qu’avec les 3 calques.

Sur une autre image il suffit d’appliquer ce LUT pour obtenir l’effet combiné des 3 calques.
Créer une LUT avec LUT Generator

Une autre manière de créer un LUT est d’utiliser un petit programme téléchargeable sur le net : LUT Generator (https://generator.iwltbap.com/). Ce logiciel est mis à disposition contre une contribution volontaire, contrairement à d’autres logiciels de création de LUT plus sophistiqués, mais vendu assez cher. On peut créer un LUT partir de n’importe quel programme de retouche, en particulier Lightroom ou Luminar. Appliquez les réglages que vous souhaitez sur une photo caractéristique du type d’image à traiter, en vous concentrant sur les modifications de couleur, de contraste, de luminosité ( hautes lumières, ombres, blancs, noirs) sans utiliser les curseurs du type clarté, correction d’objectif, effets… Ceux-ci vont avoir une influence sur le traitement de la couleur qui ne sera pas prise en compte dans le LUT et, au contraire va dégrader la conversion. En pratique, si vous avez un preset qui vous plait, faites une copie virtuelle de la photo traitée et mettez à zéro ces curseurs, pour ne conserver que les ajustements généraux (balance des blancs, tonalité, courbes) et ceux touchant spécifiquement à la couleur. Sur cette photo de temple à Angkor, j’ai modifié les ombres et hautes lumières, bougé la courbe de contraste et modifié les teintes.

Lancez ensuite LUT Generator, et cliquez sur Generate a HALD. Vous obtiendrez une matrice de couleurs nommée Neutral-512.png. Ouvrez ce fichier dans le logiciel où vous avez préparé vos réglages. Copiez-les et appliquez-les sur la matrice. On voit dans la matrice de droite des bleus qui tirent vers le magenta, des verts plus jaunes et des oranges moins saturés.

Enregistrez la matrice ainsi modifiée en .png ou en .jpg 100%. Dans LUT Generator, cliquez sur Convert to CUBE et choisissez ce fichier. L’algorithme va interpréter les différences entre les matrices neutre et modifiée, pour produire un LUT au format .cube. Vous pourrez alors l’utiliser dans les logiciels qui le permettent directement (Photoshop, Luminar, Affinity), ou le convertir en profil pour Lightroom.


Importer un LUT dans Lightroom

Lightroom ne permettant pas d’importer directement un LUT, il faut d’abord le convertir en Profil. Pour cela, on va passer par Camera Raw (CR). Même si la structure et le moteur de Camera Raw sont les mêmes que Lightroom, cette manip peut seulement être réalisée dans CR, allez comprendre la logique Adobienne…

Ouvrez donc dans CR un fichier raw (n’importe lequel, cela n’a pas d’incidence sur le profil créé). Pour créer un profil, il faut aller dans l’onglet Paramètres prédéfinis (non, ce n’est pas logique, je sais). Là, cliquez, en maintenant la touche alt enfoncée, sur le petit carré en haut à droite de l’onglet, ou tapez le raccourci Commande + maj + P sur Mac ou Control + maj + P sur PC.

La boite de Nouveau profil s’ouvre, donnez-lui un nom, précisez à quel endroit de la liste il apparaîtra dans les profils CR et LR, ne changez rien à ce qui est en dessous pour aller directement dans Table de recherche des couleurs (notez au passage qu’on a encore une autre traduction de Lookup table). Chargez le fichier .cube que vous avez produit avec Photoshop ou LUT Generator et cliquez sur OK. Votre création apparait maintenant dans la liste des profils de CR et de LR après redémarrage.

Festival de LUT pour Luminar
Luminar est le programme qui permet l’application de LUT la plus intuitive. Une quarantaine de LUT sont fournis avec le programme, en voici quelques-uns appliqués sur la même photo. Le LUT peut être appliqué en faisant varier l’intensité de la transformation de couleur, son contraste et sa saturation. Il est aussi possible de placer le LUT dans un calque de réglage et ainsi de jouer avec les modes de fusion. Notez que l’application d’un LUT ne donne pas nécessairement des effets spectaculaires et, s’ils peuvent parfois relever des effets spéciaux, il sont souvent utilisés pour simplement peaufiner l’ambiance d’une série de photos.
























Cliquez sur l’image pour l’agrandir et afficher le nom du LUT
Pour aller plus loin
LUT Generator : le petit programme qui permet de créer un LUT en comparant une photo modifiée et l’original. Généreux pack de LUT pour 25$. https://generator.iwltbap.com
LUT gratuits : tous les sites qui vendent des packages de LUT en offrent quelques-uns gratuitement, il suffit de chercher “free luts” dans un moteur de recherche pour les trouver. Nous vous recommandons ceux de on1.com, filtergrade.com, colorgradingcentral.com, rocketstock.com, groundcontrolcolor.com
Inspiration : moviesincolor.com choisit des plans de films et extrait leur palette de tons
Article adapté du dossier paru dans Science & Vie Photo n°9 (juillet 2020), augmenté d’illustrations supplémentaires. Si vous repérez une fonction qui a changé dans les versions des logiciels publiées depuis, merci de le signaler dans les commentaires.