Avec un titre comme ça, comment résister ? Malgré la formulation quelque peu aguicheuse ne vous attendez pas au genre « devenir photographe en un week-end » ou « 50 trucs pour shooter comme un pro ». Le petit livre portant ce titre livre en une quarantaine de pages les réflexions d’une légende de la photographie : Walker Evans. Le Centre Pompidou a eu, à l’occasion d’une rétrospective de ce photographe, l’excellente idée de rééditer le texte d’un entretien avec Leslie Katz, paru en 1971 dans le magazine Art in America. C’est d’autant plus exceptionnel qu’Evans s’est rarement exprimé, convaincu qu’un artiste ne devrait pas trop parler de son œuvre, et que ce texte est un concentré de sa vision de la photographie.

Street scene in Vicksburg, Mississippi, photograph by Walker Evans, c. 1930s.
Library of Congress, Washington, D.C.; Walker Evans, photographer (LC-USF342-T01-008062-A)

Le style documentaire

Walker Evans (1903-1975) est contemporain d’Henri Cartier-Bresson (1908-2004), ils vont définir, chacun de leur côté de l’Atlantique (chacun faisant d’ailleurs des incursions de l’autre côté), les lignes de force de la photographie du XXème siècle. Si on peut tous les deux leur coller l’étiquette de « photographe humaniste », leur approche diffère et marquera la culture photographique de chacun de leur pays. Côté français, c’est la prime à « l’instant décisif » inspirant la photographie de reportage, et ses compositions dynamiques. Côté américain, Evans instaure le « style documentaire », une apparente objectivité avec des prises de vues souvent frontales. Ses photographies les plus célèbres sont prises dans les années 30 pour la Farm Security Administration (FSA), restituant l’Amérique post-Dépression dans un mix de portraits, de scènes de rue et de photographies de bâtiments, réunis dans le livre American Photographs édité par le Museum of Modern Art.

Bud Fields and His Family, Hale County, Alabama, photograph by Walker Evans, c. 1936–37; from the book Let Us Now Praise Famous Men (1941) by Evans and James Agee. Library of Congress, Washington, D.C.

La transcendance

Il s’intéresse au « vernaculaire », à l’architecture ordinaire, rejoignant Atget, qu’il admire beaucoup, tout comme d’ailleurs Baudelaire et Flaubert. Il partage avec ce dernier la conviction qu’une phrase ou qu’une photographie doit transcender la chose décrite. « Des millions de photographies sont prises tout le temps qui ne transcendent rien du tout et ne sont rien. Dans ce sens, la photographie est un art très difficile et dépend probablement d’un don, parfois même d’un don inconscient, un talent extrême. »

Mais Walker Evans est incapable d’expliquer comment il arrive jusqu’à ses bonnes images, mettant cela au niveau de l’instinct, de l’inconscient, et même d’un acte de foi, cela arrive naturellement, sans préméditation. « C’est très prétentieux, mais si je suis convaincu que quelque chose de transcendant apparaît dans une photographie que j’ai prise, c’est bon. C’est là, je l’ai fait. »

Garage, Walker Evans, Library of Congress

La technique à sa place

Si Evans remarque l’arrivée de bons photographes comme Lee Friedlander, Robert Frank ou Diane Arbus, il se montre critique du travail d’autres photographes : Stieglitz, trop artistique et romantique, cherchant à se rapprocher de la peinture, Ansel Adams et Paul Strand, qui se laissent parfois dépasser par leur virtuosité technique. « Ils font une chose parfaite avec leur appareil, et on dit « Ooh ! Aah ! Quelle perfection ! ». Mais on n’obtient cependant pas un contenu assez clair. (…) La technique ne devrait pas vous arrêter. Quelque chose doit être dit grâce à elle, pas par elle. Votre humeur, votre message, ce que vous voulez dire, voilà ce qui doit apparaître aussi bien que possible. »

Car le voilà, le Secret de la photographie selon Walker Evans : « L’appareil prend le caractère et la personnalité de celui qui le manie. L’esprit agit sur la machine — ou plutôt, agit par son intermédiaire. » Il conclue en résumant sa pensée par « l’art est une chose très intime. »

Walker Evans, 1937. Library of Congress, Prints & Photographs Division, FSA/Office of War Information Collection (digital file no. 8a14702u)

____________

Walker Evans, Le Secret de la photographie – Entretien avec Leslie Katz, Centre Pompidou, 10,50 €

Chronique parue dans le n° 305 de Réponses Photo (2017)