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(il y a un jeu de mots)

Eggleston égaré à Paris

William Eggleston Paris

J’ai toujours eu la machoire qui se décrochait quand j’avais des photographies de William Eggleston sous les yeux, et j’ai passé des heures à chercher ses images, dont son célèbre « Guide to Color Photography », catalogue d’une exposition mythique au Moma (sans succès jusqu’à sa réédition). Aussi, quand la Fondation Cartier expose, après avoir commandé ce travail, ses photographies parisiennes, je ne pouvais qu’y courir, j’allais dire les yeux fermés. D’autant que sa rétrospective dans le même lieu il y a quelques années n’avait fait que confirmer que ce photographe fait partie de mon top 10 (pas très original, il figure quasiment dans toutes les rubriques « influencé par » des photographes contemporains).

Mais non, la mayonnaise parisienne n’a pas pris. Je suis très déçu de ce que je viens de voir. Difficile de mettre le doigt précisément sur ce qui cloche (je serais sans doute critique d’art si je le pouvais), mais Paris ne convient pas à Eggleston. Peut être a-t-il besoin des lumières si particulières des Etats de son Sud natal. Peut-être que les voitures, les enseignes, les trottoirs et les poubelles, même laides, sont moins photogéniques ici. Ou alors c’est moi, et j’ai besoin d’une dose d’exotisme pour apprécier ses images.

Et puis je lis cette interview distribuée en entrée de l’expo :

Vous avez dit que Paris était l’une des séries les plus importantes de votre travail de ces dernières années.

C’est vrai, je pense que l’heure est venue de faire un nouveau corpus. Maintenant. Surtout en couleur avec mon point de vue personnel sur Paris, mon regard. Je pense que le dernier travail vraiment important des celui d’Atget, et il date d’il y a cent ans. Bien sûr, à l’époque, c’était du noir et blanc, avec un style complètement différent. C’est une œuvre magnifique mais depuis, il n’y a pas eu d’autre corpus majeur, et c’est ce que je veux faire ici. Depuis trois ans que j’y travaille, par intermittence, j’ai encore le sentiment que je viens à peine de commencer. C’est un gros projet. J’espère que ce sera le couronnement de mon travail.

(…)

On a l’impression que vous vous sentez chez vous à Paris, comme partout où vous allez d’ailleurs, parce que vous arrivez à voir des détails que les étrangers ne remarque pas forcément.

Cela s’explique parce que, au-delà de mon style, je fais des photos qui n’ont jamais été faites auparavant, par personne. Je ne le fais pas exprès, c’est comme ça. Elles ont l’air d’être de moi, et seulement de moi ! Mais ce n’est pas quelque chose que je fais volontairement, c’est comme ça.

(Entretien avec Ilana Shamoon, conservateur à la Fondation Cartier, 19 février 2009)

Modeste avec ça. On admire le saut à pied joint au-dessus de Cartier-Bresson, Doisneau, Brassai, Ronis, Klein, et j’en passe des plus jeunes et des plus colorés. Et c’est peut-être ça qui cloche : Eggelston a été un photographe d’une telle influence que son approche a été digérée par toute une génération de coloristes. C’est ainsi que le père fondateur finit par se caricaturer lui-même en cherchant à photographier Paris comme Eggelston l’aurait photographié.

Post Scritum(s)

Cet article est illustré par une photo volée avant que la charmante petite silhouette me fonde dessus en m’expliquant qu’il était interdit de photographier. Quel sens de l’humour, cette Fondation Cartier.

Le parc jadis charmant de la fondation est dans un état déplorable.

Si vous ne connaissez pas Eggelston, il n’est jamais trop tard. Commencez plutôt par un de ses livres que par cette expo. Et son site.

Vidéos

19 Comments

  1. Merci d’avoir réussi à mettre en mots mon impression, en visitant cette exposition. J’y emmenais mon amie qui débute sa pratique photographique dans tous les sens du termes. Je partais avec une pensée  » tu vas voir ce que tu vas voir  » ce type est une influence majeure et quand je dis majeure même moi il m’a inspiré(rires). Et là vlan la déconfiture.
    Surtout l’immodestie des propos ( pas les miens ) ceux que vous citiez. Surtout le « je fais des photos qui n’ont jamais été faites auparavant, par personne. Je ne le fais pas exprès, c’est comme ça. »
    J’en étais tout décontenancé, prêt à renier le maître…
    Et non Paris n’est pas moins « photogénique ».
    Juste un raté, un manque de recul… de tous de la fondation en passant par l’artiste. A un moment le poids est trop lourd peut-être. Vous n’avez pas pas mentionner les merveilleux dessins (douce ironie)
    Les plus grands peuvent se tromper ( c’est même une preuve de prise de risque, il faut juste le rappeler et ne pas encenser systématiquement)
    Voilà mon humble avis… je continue à travailler mon oeil, et je photographie Paris avec délice…

  2. Parfaitement d’accord avec vos impressions !

    A ceci près que mon appréciation d’Eggleston est de toute façon biaisée depuis toujours par sa suffisance, qui ne transparait malheureusement pas que dans cette seule interview…

    Quelques belles images quand même. Et classe, le piano qui joue tout seul.

  3. Je pense que malgré son indéfectible suffisance, Mr. Eggleston trouve ici un autre regard dont on ne comprend à ce jour que l’ironie même des propos d’Ilana Shamoon, qui comme nous, j’en suis persuadé, ne crois pas en ces images mais au maitre qu’il fut, « malgré lui ».. . Quant aux « dessins », un analyste conclurait à un manque évident de couleurs et de vie dans le regard porté par Eggleston sur la ville lumière. Ce qui est également une ironie étant donné le réel manque de couleurs de cette ville que pourtant je photographie chaque jour avec la ferveur des premiers pas photographiques de W. Eggleston, entre autres.. . À suivre tout de même si cela devait être le couronnement de son oeuvre.

  4. Très déçu également. J’irais même jusqu’à dire que c’est du foutage de gueule..
    Reste à savoir de qui Eggleston se moque-t-il? Du public? De la Fondation Cartier qui lui à fait cette commande? Ou de lui-même et de ce qu’il fût?
    Je passe sous silence les dessins, l’art contemporain et moi-même ayant toujours fait 2, mais là on atteint des sommets…

  5. Je ne suis pas aller voir son expo, mais connaissant deja ses photos, je reste ebahi a chacune d’elle. Ceci n’est pas une question d’art contemporain,si mozart vivait a notre epoque, il aurait fait de l’electro. A quoi bon s’etaler sur le sujet de l’art,quand cela est une evidence. Faite travailler votre oeil et non pas votre égo..!!!!

  6. Suis allé voir cette expo hier soir. Quelle déception ! Ce pourrait être n’importe où, et c’est d’une banalité… L’art, y compris photographique, me surprend chaque jour 🙂

  7. @marco : Allez voir son expo et on en reparlera… on verra dans quel sens travaille votre oeil, et vous nous donnerez votre avis sur ses dessins… peut-être que ça sera une évidence pour vous..
    Quant à Mozart, il aurait sûrement fait de l’electro, mais son génie lui aurait fait faire sûrement quelque chose de marquant, de différent. Il ne suffit pas d’avoir un appareil photo pour faire de bonnes images. Il ne suffit pas d’avoir un pinceau pour être Michelle Angelo. Il ne suffit pas d’avoir une guitare pour être les Beatles…
    Il n’ya rien de pire que d’être fan, ça enleve tout regard critique..

  8. lociabli: »l’art contemporain et moi ayant toujours fait 2 « ….cette seule énonciation devrait vous permettre de comprendre pourquoi vous ne comprenez pas.
    L’art d’une maniere générale n’a pour but que d’exprimer la perspicacité de certaine vision.
    De plus vous avez l’air de confondre technique et faire oeuvre d’art(cf michel ange qui est plus sculpteur que peintre)….
    no marco vous parle d’ego et l’art d’un maniere générale vous invite à y réfléchire………….

  9. Ah là là ! Que lit-on ici ?
    Mozart faisant de l’electro ! Heureusement que le ridicule ne tue pas … 🙂

  10. Entre Monsieur Eggleston et Mme Isabelle Hupert mon coeur balance d’une vérité à l’autre.

  11. @Xtof: Puisqu’apparement il vous a été donné de comprendre, en toute humilité, votre interprétation de sa vision à travers ses dessins m’intérresse : pour comprendre ce qu’il y avait de perspicace que mon ignorance m’a masqué et que votre attrait pour l’art, et l’art contemporain en particulier, vous a révélé.

    Si la maîtrise de la technique ne suffit pas à engendrer une oeuvre d’art, toute oeuvre d’art recquière une maîtrise de la technique et une connaissance des règles, ne serait-ce que pour les casser en toute connaissance de cause. Sinon, ce ne peut être que fortuit, aléatoire, le fruit du hasard, un accident.
    Que Michel Ange soit plus sculpteur que peintre ne veux pas dire qu’il ne connaissait pas les techniques et les règles relatives à la peinture…
    Ne vous en déplaise, il existe tout de même des critères objectifs à l’évaluation d’une oeuvre d’art; s’ils ne sont pas suffisants, ils sont nécéssaires. La perspicacité de la vision ne fait pas tout à elle seule.

    Quant à marco, il parle de faire « travailler (son) oeil et non pas (son) égo.. ». Si votre lecture de l’art est à l’image de votre lecture des commentaires, je comprend que vous compreniez des choses qui m’échappent…

  12. Difficile de donner un autre avis dans ce concert de critiques, mais tout de même j’ose un autre point de vue : le travail de Eggleston à Paris m’a enchantée et oui, je crois tout comme Xtof que l’exposition sera peut-être plus « parlante » ( et je n’ai pas dit accessible ) à ceux qui fréquentent l’art moderne et contemporain de près, ceux qui recherchent « une autre manière de dire », « un autre point de vue ».
    Pardon Locialbi, mais NON, il n’y a PAS des critères objectifs d’évaluation d’une oeuvre d’art, sinon les impressionnistes n’auraient pas été hués de leur temps ni les « fauves » ainsi surnommés. Marcel Duchamp s’est vu refusé l’exposition en France de son « nu descendant l’Escalier », admiré alors aux Etats-Unis et aujourd’hui reconnu comme une oeuvre majeure. Céline n’a pas eu le Goncourt mais personne ne se souvient plus du titre du roman qui l’emporta sur « Voyage au Bout de La Nuit ».
    Donc ce que j’ai apprécié dans ce travail de Eggleston : la liberté totale prise par le photographe, la subtilité des cadrages dans certaines scènes – donc quand il le veut – , son regard sur les accords de couleurs et les lignes, son regard sur les objets du quotidien jusqu’à composer de véritables poésies, douces-amères, éphémères.
    L’auteur de l’article souligne un point très intéressant et peut-être à la base de la déception de nombre de visiteurs :
    « Ou alors c’est moi, et j’ai besoin d’une dose d’exotisme pour apprécier ses images. »
    Et bien justement, je me demande si certains n’attendaient pas « trop » un petit goût de Cadillac ?
    Quant à la suffisance de M Eggleston…j’avoue, je m’en contrefiche. Ce que j’apprécie c’est l’écouter et c’est bien lui qui m’a appris qu’une photographie s’écoute autant qu’elle se regarde. On dit que les silences de Mozart sont encore de la musique, je crois que les photographies de Eggleston sont les plus beaux silences que mon oeil ait pu voir.
    Il ne s’agit surtout pas pour moi de dire que vous avez tort et encore moins que j’ai raison, mais d’apporter seulement un autre point de vue,

    Bien amicalement,
    Sylvie

  13. consterné.Des photos j’allais dire banales mais la banalité peut-etre émouvante, des photos vides, ne racontant rien.
    La photo ne peut-etre une commande et l’explication est peut-etre là ! L’on sent un acharnement à « ramener » des photos, l’obligation d’un résultat. Ajoutons que le parti pris de l’instantané « mal fichu », mal cadré, s’il est défendable quand il y a matière , ne fait ici qu’aggraver les choses.

  14. Je ne saurais faire un commentaire plus explicatif que celui de Sylvie. La seule chose que j’ai envie de rajouter est qu’Eggleston nous a laissé des  » impressions » sur Paris, presque abstraites, colorées, beaucoup plus qu’une vision de la ville. Sur pratiquement aucune d’elles, j’aurais pu dire, « tiens, là je reconnais Paris ». Pour ceux qui auraient voulu reconnaître la ville, ils peuvent peut être, être déçus dans ce sens là:): aucune histoire, comme le déplore jean claude.. Mais bon, il n’allait pas faire le coup de la tour Eiffel !!
    Je suis admirative aussi de ses cadrages, de son sens de l’espace, où les couleurs se font échos, sur un rythme dynamique.
    Bref, moi aussi, j’ai vraiment été emballée 😉

  15. A quoi rime de prendre Paris pour thème affiché, si rien ne permet d’y différencier Paris ? Même des détails infimes…

    Conclusion : Publiez, montrez, il s’en trouvera toujours pour apprécier et pour abhorrer 🙂 Ca laisse beaucoup de latitudes…

    Personnellement, j’ai préféré la dernière expo que j’ai vu : Marc Riboud, l’instinct de l’instant.

  16. @Sylvie: je n’en démord pas: IL Y A des critères OBJECTIFS d’évaluation d’une oeuvre d’art, même s’il n’y a pas que ça… Et la maîtrise d’une technique en fait partie.. Ce que vous décrivez n’est que la partie subjective de cette évaluation qui est déterminée par le temps X dans lequel elle est exprimée auquel sont rattachés des facteurs changeant comme la moralité, les phénomènes de mode, etc etc… et qui font partie AUSSI de cette évaluation. Sans ces critères objectifs (nécessaires mais pas suffisants, je le redis…) , tout se vaut, tout est art et donc pas de chef d’oeuvre qui puisse émerger..

    Je rappelerais au passage que l’attribution d’un prix, comme le Goncourt, n’est qu’une récompense, mais en aucun cas un facteur déterminant dans l’attribution du titre d’oeuvre d’art…
    Je rappelerais également que je parlais des DESSINS d’Eggleston quand je parlais irroniquement d’art contemporain, et non pas de ses photos.

    La vision de Paris qu’en ressort Eggleston ne me parle pas, et qui plus est, je trouve qu’il banalise la ville (ses photos pouvant être prises n’importe où) ne rendant pas du tout hommage à sa singularité qui n’est pas résumé à la seule tour Eiffel… ça, c’est une vision très américaine raccourcie..

    Comme Tristan, je préfère l’expo de Marc Riboud. Et ça, c’est SUBJECTIF.

  17. quelle idée de comparer/préférer M.Riboud et Eggleston.On peut aimer aussi les deux, dans un genre complètement different 😉

  18. Locialbi , je te dois des excuses, ayant allègrement transgressé ton idée de départ. Quand tu parlais d’objectivité – ici, par exemple, la maîtrise technique qui différencie en effet une croute d’une oeuvre, c’est à dire pour le moins une évidence – j’entendais l’objectivité dans le jugement de l’oeuvre – c’est à dire de toute oeuvre ayant déjà les qualités d’une oeuvre, ce que tu n’as PAS dit.
    Mon exemple de Céline – qui portait peu sur le prix ou le rôle du prix – espérait montrer la frontière si ténue entre objectivité et subjectivité.
    Et c’est en toute subjectivité que j’écris ce qui suit 😉 : Ton louable effort d’objectivité t’a amené à regarder les dessins comme des oeuvres proposées alors que , – comble de la légèreté – je les ai regardés comme un témoignage intime de Eggleston, un journal coloré et rythmé, sans mots.

  19. @flo : on peut tout à fait aimer les deux, dans deux genres différents, comme on peut préférer l’un ou l’autre des genres, ou l’un ou l’autre des photographes, comme on peut préférer l’une ou l’autre des photos ou expos d’un même photographe… Ca c’est du domaine du SUBJECTIF, et je ne vois pas où est l’inconguité de « préférer » selon son propre ressenti subjectif une chose à une autre. Et si tu lis bien, je ne fais aucune comparaison de valeur entre les deux. je ne dis pas que l’un est plus ou moins que l’autre, mais simplement que j’ai « préféré » l’une à l’autre, et ce de manière SUBJECTIVE.
    Sur LVEG, tu défends souvent le ressenti émotionnel face à la technique, et tu as raison. Il en va de même pour cette « préférence » que j’ai ressentie face à ces deux expos, qui n’est que du domaine de l’emotion, approche première (primaire?) de la photo. 😉

    @ Sylvie: Nous sommes finalement d’accord. 😉 Mea Culpa, je n’ai peut être pas aussi bien fait passer que je le pensais ce que je voulais dire, la communication étant une chose parfois difficile.
    J’ai eût également la légèreté de prendre ce qu’on me présentait comme tel de façon primaire: c’est à dire des dessins encadrés, accrochés aux murs, dans un lieu artistique, donc des « oeuvres » (un peu comme au Louvres 😉 ). Ton approche de ces dessins ne m’a pas éffleuré un instant, mais me semble sûrement plus adaptée. Ce que je reprocherais à la fondation, c’est de nous les avoir présentés comme plus que ce qu’ils ne sont en réalité. C’est pourquoi, sans recul, j’ai eût cette mauvaise impression.
    Comme quoi, la forme compte autant que le fond, même si l’habit ne fait pas le moine 🙂

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